
Bien-aimés frères et sœurs dans le Seigneur,
Chers amis Séminaristes,
Nous célébrons bien sûr aujourd’hui la fête du Christ Roi de l’univers ; et je vous souhaite une très belle et heureuse fête ! Mais chose quelque peu étonnante, alors même que nous fêtons le Christ-Roi, l’évangéliste Luc nous présente une scène, celle de la crucifixion du Christ, qui semble assombrir notre fête. Alors donc qu’on s’attendrait à contempler un trône majestueux sur lequel siégerait le Christ glorieux, tout-puissant, couronné en vrai roi, entouré d’anges ou de gens en liesse, louange et exultation, on assiste plutôt à une narration qui s’ouvre d’emblée sur la croix où venait d’être crucifié le Christ, au milieu de deux bandits de grands chemins, sans défense, sans soutien, provoqué, tourné en dérision, raillé par les chefs, les soldats, le premier larron ; et le Christ reste inactif, impotent devant ces attaques. Le peuple qui l’entoure, loin de l’ovationner et de célébrer son roi, garde plutôt le silence et observe le Crucifié, interdit et interloqué. Comment cet homme, ce moins que rien, crucifié entre deux bandits (« qui s’assemble se ressemble » !) peut-il être notre roi ?
Lorsqu’on se tourne vers la première lecture de ce matin, où David est consacré roi d’Israël, dans une ambiance de gaité et d’allégresse, on est davantage surpris par ce que relate Saint Luc, dans l’Évangile, au sujet du Christ. Tout le peuple d’Israël accourt unanimement, en effet, vers David à Hébron et le supplie de devenir son roi. Toutes les douze tribus d’Israël, se reconnaissent, d’abord et avant tout, du même peuple, du même noyau originaire que le roi David : « Nous sommes de tes os et de ta chair ». Cette formule d’exultation du peuple va nous rappeler l’heureuse exclamation d’Adam en face de sa femme Ève, à la création, et montrer avec pertinence à quel point et avec quelle joie David est acclamé par tout le peuple pour devenir son roi. Les Anciens du peuple viennent eux aussi le trouver à Hébron et concluent avec lui une alliance en présence du Seigneur qui a choisi et hissé David à la tête du peuple d’Israël ; ce qu’il aura suffisamment montré à travers les victoires accordées à David pendant le règne de Saül.
À l’inverse, les œuvres prodigieuses accomplies par le Christ durant son ministère public et évoquées dans l’Évangile de ce matin, sont plutôt retournées contre lui. Ceux qui les évoquent n’y voient pas du tout le signe de sa royauté, comme pour le roi David, dans la première lecture. Au contraire, ils s’en moquent : « Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même » ; « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même » ; « Sauve-toi toi-même, et nous aussi ». Ces différents propos tenus respectivement par les chefs, les soldats, le premier larron, s’accentuent progressivement, comme on peut le noter. Les premiers, les chefs, s’adressent plutôt indirectement au Christ, à la troisième personne. Les suivants, les soldats, interpellent Jésus à la deuxième personne. De même que le dernier, le premier larron, sauf que celui-ci recourt à un titre christologique différent, celui de Christ, et non pas de roi, comme dans la bouche des soldats. Il devient alors de plus en plus clair que c’est bel et bien le Christ crucifié qui est ainsi tourné en ridicule.
Mais, si Saint Luc nous offre un tel tableau ce matin de la fête du Christ-Roi, n’est-ce pas pour nous dire que c’est précisément de cette manière que le Christ est notre Roi ? Luc n’est-il pas en train de nous révéler que Jésus-Christ est le véritable Roi de l’univers, et qu’il est celui qui met en place la juste compréhension et la judicieuse pratique de la royauté et du pouvoir ? N’est-il pas en train d’interpeler avec vigueur et clarté notre conception africaine et, particulièrement, béninoise du pouvoir et de l’autorité qui, parfois et de plus en plus souvent de nos jours, prend en otage et hypothèque notre vivre-ensemble social, communautaire, et même ecclésial ?
Repartons, chers amis, de la première lecture. David était acclamé et accueilli avec beaucoup de bonheur comme le roi d’Israël : « Nous sommes de tes os et de ta chair ». Mais, c’est pour être, d’abord et avant tout, le berger d’Israël. Écoutons à nouveau ce que lui dit le peuple : « Dans le passé déjà, quand Saül était notre roi, c’est toi qui menais Israël en campagne et le ramenais, et le Seigneur t’a dit : “Tu seras le berger d’Israël mon peuple, tu seras le chef d’Israël” ». Ces dernières paroles sont de Dieu lui-même qui appelle David à être le berger de son peuple. David sera berger, avant d’être chef. Et il servira un peuple qui n’est pas le sien et dont il pourrait disposer éventuellement à sa guise, non !, mais le peuple de Dieu. Et c’est après tout cela que l’écrivain sacré le désigne explicitement comme « roi » et rapporte sa consécration par l’onction. Le roi David doit être le berger du peuple de Dieu, Israël. Et comme le spécifiera Jésus dans l’Évangile de Jean, « le bon berger donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10,11). C’est Jésus-Christ qui sera, plus tard, ce Roi-Berger que Dieu a voulu depuis toujours donner à son peuple : « Moi, je suis le bon, le vrai berger » (Jn 10,11).
C’est exactement ce que l’évangéliste Luc nous décrit ce matin. Les humiliations, les incompréhensions, les épreuves, les railleries, les rejets, les mépris sont le passage obligé du Roi-Berger. Ils sont la preuve irréfutable de sa royauté effective. La croix devient le bâton du Berger et, en même temps, le trône du Roi. C’est pour cette raison que l’inscription placée en haut de la croix portait cette affirmation nette et limpide : « Celui-ci est le Roi des Juifs ». C’est pour cette raison également que les propos provocateurs des chefs, des soldats et du premier larron contenaient des déclarations implicites qui rejoignaient, de façon répétée et insistante, l’inscription de la croix. Ces hommes affirmaient, eux aussi, sans le vouloir, la seigneurie de Jésus. Les deux premiers disaient ceci : « s’il est le Messie », « Si tu es le roi des Juifs » ; ce qui revient, dans le texte original grec, à dire : « puisque / vu qu’il est le Messie », « puisque / vu que tu es le roi des Juifs ». Le sens est causal (puisque, vu que), et non conditionnel (il n’exprime pas une éventualité). Le larron renforcera, pour sa part, par une question rhétorique dont la réponse affirmative est connue : « N’es-tu pas le Christ ? ». À ces différents niveaux, nous avons donc une certaine reconnaissance du messianisme royal de Jésus.
C’est, par conséquent, le Christ crucifié, étendu entre deux larrons, humilié et moqué, qui est le Roi des Juifs. Le bon larron l’affirmera sans ambages dans sa prière à Jésus : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ». Après avoir réprimandé son compagnon, reconnu leur culpabilité et confessé l’innocence de Jésus, il appellera le Christ par son nom, « Jésus », pour lui demander d’intervenir particulièrement en sa faveur quand il sera installé dans son Royaume. Ici, le bon larron, ne reprend pas le verbe « sauver » comme les autres, surtout son prédécesseur, il se recommande plutôt au souvenir du Christ-Roi : « souviens-toi de moi ». Sa perspective sotériologique est plus affermie. Jésus n’y résistera pas. Dans sa courte réponse, il confirmera qu’il est un Roi plein de douceur et de tendresse, un Roi dont le pouvoir et l’autorité résident exactement en sa douceur et en sa miséricorde. Il est le Roi-Berger qui donne sa vie sur la croix pour ses brebis et les conduit aux délices de son paradis. Sa réponse est solennelle : « Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis ».
Le Christ est le vrai Roi des Juifs. Il est le Roi de l’univers. Ce qui commence « aujourd’hui » pour le bon larron s’étendra et enveloppera toute la terre et tout l’univers créé. Le Royaume paradisiaque descendra sur la terre et donnera naissance à une terre nouvelle, à un monde nouveau. L’aujourd’hui de la promesse faite par Jésus au bon larron, un « aujourd’hui » cher à l’évangéliste Luc, nous engage nous aussi, ici et maintenant. Et c’est pourquoi l’apôtre Paul invite, dans la deuxième lecture, à rendre grâce parce que nous sommes devenus les cohéritiers des saints, membres du Royaume du Fils : « Rendez grâce à Dieu le Père, qui vous a rendus capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière. […] il nous a placés dans le Royaume de son Fils bien-aimé ». Cette royauté du Christ, loin d’être limitée à Israël, comme dans le cas de David, est universelle. Elle embrasse toutes les nations de la terre et tout l’univers. Car ce Roi, Jésus-Christ, est le premier-né de toute la création, « en qui tout fut créé, au ciel et sur la terre », et le premier-né d’entre les morts, « afin qu’il ait en tout la primauté ». Le Christ est donc, de toute évidence, le Roi de toute la création dont il est le premier-né, et parce qu’en lui, tout sera réconcilié au ciel et sur la terre.
Chers amis, notre fête du Christ-Roi a toute sa raison d’être, et les lectures de ce jour nous donnent de la comprendre dans toute sa profondeur et dans toute sa fécondité. Je nous invite à nous réjouir intensément, nous peuple nouveau de Dieu et membres bienheureux du Royaume de son Fils bien-aimé. Nous sommes particulièrement engagés dans le mystère que nous célébrons par l’« aujourd’hui » de la réponse du Christ au bon larron. Le Christ est notre Roi et le Roi de l’univers aujourd’hui, ici et maintenant. Laissons-le régner sur nous, sur notre communauté, sur nos familles, sur nos pays. Supplions-le, à la suite du bon larron, de se souvenir de notre pays et des pays où l’exercice du pouvoir est dangereusement menacé ces jours-ci, afin que lui soit restituée la dignité que lui a conférée le Christ-Roi. Tâchons d’être, à notre niveau, au sein de l’Église, des exemples en matière d’exercice de l’autorité pour le monde. C’est seulement ainsi que le Royaume du Fils pourra croître avec assurance jusqu’à son éclosion ultime.
Père Fiacre GAMBADATOUN
