
Bien-aimés frères et sœurs dans le Seigneur,
Chers amis Séminaristes,
Nous démarrons notre semestre sous le signe de la redécouverte de la valeur profondément bienfaisante, bénéfique et salvatrice de l’autre, surtout du nécessiteux, du pauvre, du malheureux. Voilà donc une nouvelle dimension de l’intériorité à la quête de laquelle nous nous sommes lancés tout spécialement cette année, une nouvelle dimension de cette intériorité que nous sommes appelés à saisir en cette seconde moitié de notre année académique : la spontanéité à aider, à secourir, à aimer. Nous ne pouvons, en effet, rejoindre Dieu au plus profond de nous, qu’en nous laissant interpeller par la condition du nécessiteux. Nous ne pouvons trouver Dieu dans le Saint des saints de notre cœur (sanctuaire le plus intérieur) sans l’entendre nous exhorter à aimer réellement le prochain, tel qu’il est. Notre intériorité se révèle donc comme fécondée par la compassion et la tendresse du regard posé sur l’autre, quel qu’il soit.
Dans la première lecture de ce matin, nous nous retrouvons dans le contexte historique du retour d’exil. Israël doit alors reconstruire sa ville et son Temple ; il doit réorganiser son culte. C’est précisément dans ce cadre que nous entendons le prophète déclarer de la part du Seigneur : « Ainsi parle le Seigneur : Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable ». À première vue, on pourrait se demander le bien-fondé de tels propos là où on s’active pour restaurer ce qu’on avait perdu ; là où l’observance du jeûne et du sabbat doit retrouver ses lettres de noblesse. Mais plus sérieusement, il s’agit pour le peuple d’Israël d’éviter d’exclure ses pauvres du projet de la reconstruction de Jérusalem et du Temple. Le vrai culte du Temple, c’est celui qui se penche sur la veuve, l’orphelin, le démuni. Le Trito-Isaïe est clair de la part du Seigneur : Partage ton pain, accueille chez toi, couvre de vêtement, ne te dérobe pas. Voilà les vrais termes de la reconstruction. La gloire dont resplendira la Jérusalem restaurée, la gloire dont rayonnera le Temple rebâti, ainsi que son nouveau culte, dépendra de l’amour qui sera offert aux pauvres du pays. Le passage le dit explicitement : « Alors (c’est une conséquence ; ’āz, en hébreu) ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite ». La lumière de la gloire retrouvée éclatera, comme l’aurore, signe d’un nouveau jour qui se lève pour Israël, grâce exactement à l’attention concrète aux affamés, aux sans-abris, aux miséreux. Le prochain devient une véritable source de lumière dans l’Israël restauré. Il recouvrera vite ses forces, jadis perdues, à la faveur de ses bienfaisances. Quel bonheur dans l’inclusion ! L’auteur isaïen précise encore : « Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi tu désires et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi ». L’image de la lumière apparaît encore ici, mais cette fois-ci, dans une construction phrastique qui nous permet de la saisir à nouveau comme le produit et le résultat d’une charité qui va jusqu’à exclure les paroles accusatrices et malfaisantes. Chers amis, prenons ces paroles au sérieux. Elles définissent la mesure, le canon de notre vie de foi.
Même la qualité de notre prière et de notre intériorité dépend de notre capacité à poser des gestes concrets en faveur des nécessiteux. Le prophète fait, en effet, cette déduction claire et nette : « Alors (conséquence), si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : “Me voici” ». La prière du peuple revenu d’exil ne touche le cœur de Dieu que lorsqu’elle s’ouvre aux autres, surtout aux laissés-pour-compte, aux déshérités. Seule la prière inclusive plaît à Dieu. Seule l’intériorité plurielle, riche de l’ouverture charitable au prochain le plus insignifiant, séduit le cœur de Dieu. Chers amis, en sommes-nous capables entre nous, dans notre communauté, et hors de notre communauté, cette année où nous recherchons particulièrement cette intériorité ? Remarquons la disposition parallèle dans laquelle est formulée cette déclaration prophétique pour en apprécier l’insistance : Alors si tu appelles, le Seigneur répondra // si tu cries, il dira “Me voici”. Ce parallélisme synonymique et répétitif (car la synonymie est répétition) vise à insister sur le fait que la prière la plus expressive que Dieu attend de son peuple qui rentre d’exil est celle qui intègre le pauvre et le malheureux. La prière du « Notre Père » nous convie, chers amis, à la même attitude d’inclusion et de générosité.
Si Israël est ainsi revêtu de gloire et de lumière à son retour d’exil, mais précisément par sa charité et son amour pour tous, sans exception, c’est chaque chrétien qui, dans l’Évangile de ce matin, est lumière du monde. « Vous êtes le sel de la terre… vous êtes la lumière du monde », déclare Jésus dans l’extrait matthéen de ce matin. Le sel disparaît en faveur des autres composantes du repas pour les délices du consommateur. La lumière, elle aussi, loin de focaliser sur elle-même, éclaire plutôt d’autres objets. Le sel et la lumière suggèrent donc l’effacement, la discrétion, l’humilité, la kénose, pour le bonheur des autres. Cette compréhension se rapproche magnifiquement de la prophétie d’Isaïe dans la première lecture, où il a été abondamment question de la lumière également. En définissant la vie du disciple par les images du sel et de la lumière, le Christ les appelle à l’abaissement, à l’effacement pour qu’émergent les autres, surtout les plus désespérés. Saurons-nous accueillir enfin, un jour, la grâce de cette définition de notre identité chrétienne ? Le Christ affirme, d’ailleurs, que nous sommes appelés à être sel de la terre et lumière du monde. Il s’agit d’un appel très concret. Il ne dit pas : sel du ciel et lumière du monde céleste, mais bien plutôt, sel de la terre et lumière de ce monde. Ce qui veut dire que nous sommes appelés à exercer notre mission, déployer notre identité ici et maintenant, sur notre terre, dans notre monde, en faveur de ceux et celles qui ploient sous le poids de l’infortune de la vie et de l’injustice de la société.
L’enseignement du Christ dans l’Évangile de ce matin, préparé et annoncé par le passage prophétique d’Isaïe entendu en première lecture, repose sur le modèle même du Christ : celui de sa grande générosité et charité. C’est ce sur quoi l’apôtre Paul attire notre attention, en rappelant aux Corinthiens, dans la deuxième lecture, la force sur laquelle repose son ministère : la croix du Christ. « Parmi vous, je n’ai rien voulu connaître d’autre que Jésus-Christ, ce Messie crucifié ». Il rappelle la valeur et la puissance de la croix qu’il prêche dans son Évangile ; ce qui fait que son Évangile ne suit pas le modèle des orateurs mondains qui sont à la recherche de la vaine gloire. Ce que l’apôtre Paul annonce dans son Évangile qui n’a rien à voir avec la sagesse du monde, c’est le Christ crucifié, c’est-à-dire Dieu qui s’est donné en son Fils unique Jésus-Christ jusqu’à la mort pour le salut de l’humanité. La croix est alors le symbole de la plus totale générosité, celle de Dieu, de l’Innocent par excellence, pour toute l’humanité, sans aucune exception, à commencer par les plus faibles, les plus impotents, ainsi que le vérifie l’apôtre Paul quelques versets plus haut : « Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance ». Tel que la croix du Christ représentait la force et le fondement du ministère paulinien, c’est de la même manière qu’elle devait être la pierre d’angle de la foi des Corinthiens à qui Paul s’adressait ; et c’est ainsi également qu’elle doit constituer le fondement et le modèle de la foi de tout chrétien. La croix de notre Seigneur Jésus-Christ, c’est l’expression de l’extrême générosité de Dieu. Voilà pourquoi « c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant » que l’apôtre Paul s’est présenté aux Corinthiens. Paul perd, en fait, ses moyens en présence du mystère de l’immense amour de Dieu pour l’humanité !
Chers amis, chers frères et sœurs, réjouissons-nous d’être les bénéficiaires privilégiés d’un si grand amour de notre Dieu. Ce que nous sommes c’est à lui que nous le devons. Prenons également conscience de notre vraie nature et travaillons effectivement à l’honorer. Nous sommes sel de la terre, et lumière du monde. Efforçons-nous de nous y conformer. Et vous, chers séminaristes, vous qui vous préparez à exercer sous peu le ministère sacerdotal. Pensez-y de façon particulière en ce 5ème dimanche et durant toute la semaine. Reconsidérez ce que le Seigneur vous appelle à devenir, à partir du message de ce jour. Qu’il soit pour vous un nouvel écho de sa voix qui vous accompagne sur le chemin de votre discernement. Redécouvrez la centralité de la vraie charité, gratuite, délicate, discrète, bienfaisante, expression de l’extrême générosité et largesse de Dieu. La vérité de ce que vous êtes et serez dépend de votre capacité à aller vers tous, et prioritairement vers les pauvres. Vous ne serez pas prêtres pour vous-mêmes, mais pour les autres. Commencez à vous y former. Le monde d’aujourd’hui en a singulièrement besoin. L’intériorité à laquelle nous travaillons cette année se nourrit elle aussi de cette ouverture aux autres. Dieu vous garde d’être ou de devenir un jour du sel jeté dehors pour être piétiné par les gens ! Dieu vous garde d’être ou de devenir une lumière éteinte, morte !
Puissions-nous compter, tous et toutes, sur l’intercession de la Vierge Marie, Notre-Dame des Pauvres !
Père Fiacre GAMBADATOUN
